Chouan

Chouan
Chronique de la France asservie et résistante. Alençon, Normandie, septembre 1799.

« – Et que deviendrai-je, moi ? Demanda douloureusement la jeune fille.

Marche-à-Terre regarda Francine avec stupidité ; ses yeux semblèrent s’agrandir, il s’en échappa deux larmes qui roulèrent parallèlement de ses joues velues sur les peaux de chèvre dont il était couvert, et un sourd gémissement sortit de sa poitrine.

– Sainte-Anne d’Auray !… Voilà donc tout ce que tu me diras après une séparation de sept ans. Tu as bien changé.

– Je t’aime toujours, répondit le Chouan d’une voix brusque.

– Non, lui dit-elle à l’oreille, le Roi passe avant moi.

– Si tu me regardes ainsi, reprit-il, je m’en vais.

– Eh ! Bien, adieu, reprit-elle avec tristesse.

– Adieu, répéta Marche-à-Terre.

Il saisit la main de Francine, la serra, la baisa, fit un signe de croix, et se sauva dans l’écurie, comme un chien qui vient de dérober un os.

– Pille-miche, dit-il à son camarade, je n’y vois goutte. As-tu ta chinchoire ?

– Oh ! Cré bleu !… La belle chaîne, répondit Pille-miche en fouinant dans une poche pratiquée sous sa peau de bique.

Il tendit à Marche-à-Terre ce petit cône en corne de bœuf dans lequel les Bretons mettent le tabac fin qu’ils lévigent eux-mêmes pendant les longues soirées d’hiver. Le Chouan leva le pouce de manière à former dans son poignet gauche ce creux où les invalides se mesurent leurs prises de tabac, il y secoua fortement la chinchoire dont la pointe avait été dévissée par Pille-miche. Une poussière impalpable tomba lentement par le petit trou qui terminait le cône de ce meuble breton. Marche-à-Terre recommença sept ou huit fois ce manège silencieux, comme si cette poudre eût possédé le pouvoir de changer la nature de ses pensées. Tout à coup, il laissa échapper un geste désespéré, jeta la chinchoire à Pille-miche et ramassa une carabine cachée dans la paille.

– Sept à huit chinchées comme ça de suite, ça ne vaut rin, dit l’avare Pille-miche.

– En route, s’écria Marche-à-Terre d’une voix rauque. Nous avons de la besogne.

Une trentaine de Chouans qui dormaient sous les râteliers et dans la paille, levèrent la tête, virent Marche-à-Terre debout, et disparurent aussitôt par une porte qui donnait sur des jardins et d’où l’on pouvait gagner les champs… »

Extrait des Chouans de H. Balzac.

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